Les Bamiléké considèrent que le contact avec le crâne d’un défunt permet d’entrer spirituellement en contact avec les morts.

Pour ce peuple d’Afrique centrale venant du Cameroun, il est essentiel d’entretenir les crânes humains des morts pour éviter la colère des esprits, la maladie, l’infertilité, et même la mort.

Rite funéraire
A Bangou, un village situé dans les Hauts-Plateaux à 300 kilomètres de Yaoundé, ce rite funéraire consiste à des danses initiatiques et à l’exhumation des crânes des défunts.

Il s’agit de la région d’origine de l’ethnie des bamilékés.

Sur la place du marché de ce village se trouve un grand carrefour, où des centaines d’hommes et de femmes en uniforme chantent et dansent au son des balafons et tam-tams déployés au milieu d’un cercle humain géant.

Le plus âgé des défunts de Bangou est un notable de la cour royale, décédé il y a 10 ans. Son crâne doit être exhumé et protégé dans un coin sacré de la concession familiale.

« Un grand magicien »
En compagnie de trois de ses petits-fils, un dignitaire donne les premiers coups de pioche sur sa tombe, dans la stricte intimité familiale.
« Si le défunt n’avait pas été un grand magicien, la famille pourrait creuser. Mais comme il était une figure importante, c’est un initié qui doit donner les premiers coups de pioche », précise Ernest alias Dzue, un notable à la cour royale de Bangou.

Paré de tous les attributs de son rang, à savoir cauris, coquillages et peaux de reptile, il supervise l’exhumation du défunt dignitaire, son corps enveloppé dans un long boubou râpé et multicolore.

Exhumation des crânes
Quelques minutes plus tard, une cavité crânienne apparaît. Elle est intacte, la mâchoire relevée. Il est déconseillé aux non-initiés de la toucher.
Les Bamiléké tentent, par l’exhumation des crânes de leurs défunts, de développer des relations particulières avec les esprits de leurs morts, qu’ils exhortent parfois dans la prière.

Certains membres de la communauté Bamiléké se réfèrent à la Bible pour justifier ces funérailles durant lesquels les crânes des morts sont exhumés.

Evangélisation du Cameroun
« Dans la Bible, Joseph, exilé en Egypte, a recommandé que ses restes soient restitués, après sa mort, à Canaan, son pays d’origine », explique Tchidjo Jospeh, héritier d’une grande famille de la lignée des serviteurs du roi des Baham, dans les Hauts-Plateaux.
L’évêque de Bafoussam, Monseigneur Dieudonné Watio, qui a consacré de nombreux travaux, dont une thèse de doctorat, au culte des morts dans l’Ouest du Cameroun, affirme que Dieu a toujours existé chez les Bamiléké.

Ces derniers priaient même avant l’évangélisation du Cameroun, selon Monseigneur Watio.

Certains historiens affirment que les Bamiléké, qui seraient descendus du Nil, gardaient leurs morts dans un cercueil en bambou, avec des techniques facilitant la mutilation des corps au moment souhaité, rapporte Albert Kamtchun, un chercheur traditionnaliste de la région.

Malgré le respect que l’Eglise catholique accorde aux coutumes des bamilékés, elle condamne les prières sur les crânes des morts.
Dans leurs enseignements religieux, les prédicateurs des Saintes Ecritures tentent d’établir la juste frontière entre les coutumes ancestrales en pays bamiléké et les croyances judéo-chrétiennes.

L’évêque de Bafoussam, Monseigneur Dieudonné Watio, soutient que les bamilékés peuvent respecter leurs traditions, parler à leurs morts, sans pour autant les considérer comme des médiateurs avec Dieu.

« Rien à voir avec la religion »
Les fidèles et paroissiens de l’Eglise catholique originaires de l’Ouest du Cameroun sont partagés sur la question de savoir si les bamilékés de confession catholique doivent ou pas pratiquer ce rite funéraire.
A Bangou, certains membres de la communauté sont opposés à l’exhumation des crânes de leurs parents décédés. Ils ne croient pas que les défunts soient des médiateurs avec le Ciel.

C’est le cas d’Albert Kamtchun, qui est formel sur la question : « Les échanges avec les crânes des morts n’ont rien à voir avec la religion. »

Il soutient qu’il n’existe pas « un univers des ancêtres ». « Tes morts ne sont pas les miens », fait-il valoir.

« Ce sont eux les Occidentaux, qui… »
D’autres, comme le roi de roi des Bangou, Marcel Tayou, contestent même certaines dispositions prêtées à l’Eglise catholique en matière de funérailles.

« Ce sont là les coutumes des Occidentaux, qui disent à l’Eglise qu’on ne doit pas exhumer les crânes des morts, alors qu’ils exhument les restes de leurs proches sur lesquels ils font des prières. Qu’est-ce que c’est donc ? Le crâne ne fait-il pas partie des ossements ? (…) Ce sont eux les Occidentaux qui disent, dans leurs écrits, que les morts ne sont pas morts. Je lis la Bible et je sais ce qu’il pense de l’esprit des morts. »

Dans certains foyers bamilékés, dans les villages notamment, les us et coutumes restent un fondement de la reconnaissance identitaire. La foi chrétienne relève simplement de « l’ordre des usages de bonne moralité »
Beaucoup n’hésitent pas à s’adresser à leurs ancêtres, sous la supervision des chefs supérieurs et gardiens des traditions.

La cour royale du village Bangou est dirigée par un chef supérieur, qui revendique son statut de chrétien.
Il fait partie de ces traditionnalistes bamilékés, qui comparent ainsi le respect aux morts à la canonisation dans l’Eglise catholique, une approche que récuse énergiquement Monseigneur Dieudonné Watio, très à cheval sur les valeurs chrétiennes.

« Le Saint est vénéré dans le monde entier, alors que l’ancêtre n’est reconnu que sur le plan familial ou du clan », tient-il à préciser.

Source: bbc.com

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